Réalisme scientifique et empirisme constructif (2/2)

Bienvenue dans ce deuxième billet de blog ! On va continuer notre petite plongée dans les méandres de l’empirisme constructif.

La dernière fois, on a vu en quoi le problème de « la sous-détermination des théories par l’expérience » semblait aller en faveur de l’empirisme constructif. On va maintenant voir une autre critique de Van Fraassen à l’égard d’un argument central pour le réalisme scientifique.

Critique de l’argument « absence de miracle »

L’argument le plus important et connu en faveur du réalisme scientifique est le « No-Miracle Argument » (« absence de miracle ») d’Hilary Putnam, présenté dans son livre Mathematics, Matter and Method  (1979). Selon lui, le réalisme scientifique « est l’unique philosophie qui ne fait pas du succès de la science un miracle ». Le succès de la science concerne en particulier la capacité de certaines théories à prédire l’existence de phénomènes nouveaux. 

Par exemple, la relativité générale d’Einstein a permis de prédire en 1916 l’existence des ondes gravitationnelles, mais faute de moyens technologiques, celles-ci n’ont pu être observées qu’en 2016, soit 100 ans plus tard ! 

Comment alors expliquer cet incroyable succès prédictif de la relativité générale ? Selon Putnam, la meilleure explication est que ce que dit la relativité générale à propos de la gravitation « a à voir » avec ce qui se passe dans la réalité : elle est donc approximativement vraie. Si la relativité générale était complètement fausse, à côté de la plaque par rapport à ce qui se passe en vrai, il deviendrait complètement « miraculeux » qu’elle puisse être en capacité de prédire à l’avance l’existence des ondes gravitationnelles. Le réalisme scientifique serait donc la seule explication rationnelle à l’incroyable succès prédictif des sciences.

Van Fraassen s’attaque à cet argument de deux manières : 

  • D’abord, il soutient que l’on a pas besoin de recourir au réalisme pour expliquer le succès des sciences. Pour cela, il fait un parallèle entre la sélection naturelle en biologie et la sélection des théories.

Quand on parle de la théorie de l’évolution, il est classique de préciser que ce ne sont pas les individus qui s’adaptent eux-mêmes à leur environnement : c’est plutôt l’environnement qui exerce une pression de sélection sur les individus. Dans un environnement donné, les individus présentant des traits phénotypiques avantageux auront tendance à mieux survivre et à se reproduire ; ces caractères vont avoir tendance à se répandre dans la population. Il n’est donc pas étonnant que les individus d’une population soient adaptés à leur environnement : ceux présentant des caractères désavantageux ont disparu !

Par analogie, quand on sélectionne des théories au cours de l’histoire des sciences, un grand nombre sont envisagées mais on choisit celles qui sont compatibles avec les données empiriques. Il n’est donc pas surprenant que les théories qui ont « survécu » à cette sélection aient du succès ! Il n’y a donc aucune raison de faire appel au réalisme pour expliquer le succès des sciences.

  • Ensuite, comme on l’a vu dans le dernier billet de blog, les réalistes font appel à une « inférence à la meilleure explication » pour justifier leur croyance en l’existence d’entités inobservables comme les électrons ou les protons. Mais l’argument de Putnam dit précisément que le réalisme scientifique est la meilleure explication au succès des sciences. En d’autres termes, Putnam utilise l’inférence à la meilleure explication pour justifier le réalisme scientifique, qui requiert lui-même l’inférence à la meilleure explication ! L’argument est donc circulaire et semble inapproprié pour pouvoir soutenir le réalisme.

La conclusion globale qu’en tire Van Fraassen est finalement:

  • le réalisme scientifique est beaucoup trop ambitieux quant à la prétention de la science à la connaissance et se heurte à tout un tas de problèmes.
  • l’empirisme constructif est plus prudent, clair et pragmatique : le but de la science est seulement de développer des théories qui sont empiriquement adéquates, qui décrivent correctement ce qui est observable.

L’empirisme constructif est-il vraiment satisfaisant ?

Bon, c’est bien beau toute cette présentation formelle de l’empirisme constructif, mais il est maintenant temps de donner un peu mon avis sur tout cela ! Pour être très clair et concis : je ne trouve pas cette théorie DU TOUT satisfaisante.

Déjà, les critiques contre l’argument de Putnam ne sont pas convaincantes : 

  • Certes l’argument utilise de manière circulaire l’inférence à la meilleure explication. Mais d’un autre côté, les deux autres grands modes de raisonnement que sont la déduction et l’induction ne peuvent pas non plus être justifiés par des arguments non-circulaires. Cela ne semble pas trop déraisonnable d’utiliser des types de raisonnement de manière circulaire ; ceux-ci constituent une base indispensable pour toutes nos réflexions.
  • L’analogie entre sélection naturelle et sélection des théories n’est pas du tout pertinente. Celle-ci permet de comprendre pourquoi il n’est pas surprenant que l’on soit en possession de théories qui ont du succès, étant donné la manière dont on les choisit au cours de l’histoire. Les réalistes sont totalement d’accord avec cela, ce n’était pas la question qui était posée ! La question est plutôt de savoir pourquoi certaines théories ont un succès prédictif et pas les autres : qu’est-ce qui est à l’origine de la capacité d’une théorie en particulier, comme par exemple la relativité générale, à pouvoir prédire des phénomènes nouveaux ?

Pour prendre une autre analogie plus sportive : il n’est pas étonnant que les finalistes de Roland-Garros soient des bons joueurs de tennis, étant donné la manière dont ils ont été sélectionnés au cours du tournoi. Mais reste la question de savoir pourquoi ce sont ces joueurs qui se sont qualifiés et pas les autres. Pour cela, on fait appel aux caractéristiques spécifiques des joueurs : par exemple, le lift de Nadal, la défense de Ferrer, ou encore le revers à une main de Wawrinka.

De même, il faut expliquer quelles caractéristiques ont permis à la relativité générale de prédire l’existence des ondes gravitationnelles 100 ans avant leur observation. C’est comme déterminer les gènes responsables d’un phénotype avantageux dans un environnement donné. En clair, Van Fraassen positionne son explication au niveau phénotypique, mais cela est totalement hors-sujet car les réalistes demandent une explication génotypique ! 

Une explication raisonnable semble bien être celle du réalisme scientifique : nos meilleures théories scientifiques sont approximativement vraies, ce qui leur permet de faire des prédictions incroyablement précises, y compris concernant des phénomènes pas encore observés.

Un autre problème de taille

Au delà de la faiblesse des critiques contre l’argument de l’absence de miracle, l’empirisme constructif rencontre une autre difficulté majeure.

Pour rappel, Van Fraassen établit une frontière épistémologique entre le domaine de l’observable et de l’inobservable : accepter une théorie revient juste à croire ce qu’elle dit sur ce qui est observable. L’empirisme constructif postule alors une équivalence entre « adéquation empirique » et « vérité sur le monde observable ». Mais il est complètement possible qu’une théorie concernant le monde observable soit fausse mais compatible avec toutes les observations ! Par exemple, il est extrêmement probable qu’il existe une réalité extérieure à nous, mais on ne peut pas complètement écarter la possibilité que l’on soit dans un rêve et que tout cela ne soit qu’une illusion. Les organes sensoriels des êtres humains ne sont pas immunisés face à l’erreur ; nous sommes des « instruments de mesure » comme les autres et rien ne nous permet d’affirmer que l’on perçoit forcément la réalité telle qu’elle est vraiment. Donc si on veut croire aux aspects observables d’une théorie, il ne suffit pas qu’elle soit compatible avec l’expérience, il faut également faire appel à une inférence à la meilleure explication, ce que Van Fraassen refuse de faire !

On voit clairement ici l’incohérence de l’empirisme constructif : il semble arbitraire de penser que l’on doive utiliser l’inférence à la meilleure à l’explication seulement pour le domaine de l’inobservable et pas aussi pour celui de l’observable. Rien ne nous permet de justifier qu’on ait un accès privilégié et certain à la réalité par le biais de nos observations. De même que nos sens appréhendent le monde observable, de nombreux instruments de mesure que l’on utilise en science sondent l’inobservable. L’empirisme constructif est plus modeste que le réalisme scientifique, mais la frontière épistémologique tracée entre l’observable et l’inobservable apparaît comme complètement arbitraire et donc non-pertinente.

Bien que paraissant satisfaisante à première vue, cette théorie semble finalement très difficile à défendre, tant par son incohérence que par le manque d’arguments convaincants contre le réalisme scientifique.

Voilà, ce sera tout pour l’empirisme constructif, j’espère que cela vous a plu ! La prochaine fois, je parlerai probablement du statut des lois de la nature, et du lien avec le fameux problème entre le déterminisme et la liberté !