Déterminisme et libre-arbitre (1/2)

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Aujourd’hui, je vais aborder un sujet hautement débattu en philosophie : celui de la compatibilité entre déterminisme et libre-arbitre.

Si on faisait un sondage auprès de la population française en posant la question « Pensez-vous avoir un libre-arbitre ? », les résultats seraient probablement « Oui » avec une assez large majorité. Par exemple, ce sondage effectué sur internet donne un résultat de 60% de « Oui ». D’un autre côté, en tant qu’étudiant en sciences, j’ai souvent entendu des discours assez tranchés du type « il est évident que le libre-arbitre n’existe pas, les neurosciences l’ont réfuté ».

Derrière ces positions contrastées se cache en réalité un débat complexe qui jongle entre neurosciences, philosophie de l’esprit, philosophie des sciences et débat sémantique. Je vais essayer de clarifier quelques points ici.

Vision intuitive du libre-arbitre

Reprenons depuis le début. En quoi pense-t-on intuitivement avoir un libre-arbitre ? Un discours typique serait le suivant : « Je suis libre et responsable de mes actes car je prends mes décisions consciemment, avec ma volonté. C’est MOI qui décide consciemment de faire une certaine action ». Cela semble sous-entendre ce qu’on appelle le « principe des possibilités alternatives » : « Jusqu’au dernier moment avant ma décision consciente, j’aurais pu agir autrement ». La liberté semble alors être conçue comme une liberté de la volonté : la volonté détermine les décisions prises, et la volonté est déterminée par un « moi ».

On voit ici très bien le lien avec la dualité entre corps et esprit de Descartes. Le « moi » dans les phrases précédentes semble correspondre à une conscience, un esprit se distinguant du cerveau, n’étant soumis à aucune loi physique et permettant ainsi aux êtres humains d’effectuer des actions libres. Il y a vraiment cette idée intuitive que notre liberté est basée sur une volonté consciente et immatérielle.

Néanmoins, cette vision de la conscience et de la liberté se heurte à tout un tas de problèmes :

  • Sur le dualisme entre cerveau et esprit : il est très clair qu’il y a des relations de dépendance entre corps et esprit : par exemple, un état psychologique de stress (esprit) a des véritables conséquences physiologiques (corps) ; ou encore, le fait de toucher de l’eau bouillante (corps) provoque un état psychologique de douleur (esprit). Mais alors, si on suppose que le corps est matériel et l’esprit immatériel, comment rendre compte des interactions entre cerveau et esprit ? Par exemple, quand je décide avec mon esprit de lever mon bras, comment se fait-il que des neurones s’activent, que mes muscles soient sollicités pour que mon bras se lève, si cet esprit est immatériel et distinct du corps ? Avec cette vision, il semble qu’un miracle se produise à chaque fois que je soulève mon bras : de l’énergie semble être créée de nulle part !

    On voit bien que cette position est difficilement tenable : l’hypothèse postulant un esprit immatériel distinct du cerveau est tout sauf nécessaire (principe du « rasoir d’Ockham ») et engendre plus de problèmes qu’autre chose. Cela remet ainsi en question la notion intuitive de « volonté consciente immatérielle » censée être à la base du libre-arbitre.
  • La notion même de volonté « libre » semble assez bancale : en effet, comment est-il possible, à un instant donné, de vouloir ce qu’on ne veut pas ou de ne pas vouloir ce qu’on veut ? En tout temps, on veut ce que l’on veut, et ce même si on voudrait vouloir d’autres choses : il paraît circulaire de parler d’auto-formation de la volonté.

Bien sûr, la volonté est déterminée par énormément de paramètres : nos désirs, craintes, objectifs, notre environnement, etc… Mais parler d’une volonté libre en ceci qu’elle se formerait par elle-même de manière indépendante ne semble pas pertinent. 

Quel lien avec le déterminisme ?

Cela nous amène à la question du déterminisme et de la démarche scientifique. De manière générale et en simplifiant quelque peu, on peut dire que la science explique les phénomènes naturels en établissant des relations de cause à effet basées sur des observations de régularités dans la nature.
Par exemple, on observe qu’à chaque fois qu’il pleut, la pluie est précédée par des nuages. On établit alors la relation de cause à effet universelle « la pluie est causée par les nuages » : cela impose une connexion nécessaire entre les deux phénomènes « Il pleut » et « Il y a des nuages ». En particulier, cela implique que dans le futur, la pluie sera forcément précédée par des nuages. L’établissement d’une relation de cause à effet consiste donc en une généralisation sur les cas futurs à partir de l’observation des cas passés : c’est ce qu’on appelle une « induction ». 

Les relations de causalité sont absolument omniprésentes dans les lois de la nature en sciences et dans la vie de tous les jours : les masses des particules causent le fait qu’elles s’attirent, chauffer un gaz cause sa dilatation, une infection microbienne cause une réaction immunitaire, fumer cause une augmentation de risque de cancer du poumon, une alarme cause la sortie du sommeil, etc… De cette manière, toute la démarche scientifique semble se baser sur le déterminisme, à savoir que « le futur dépend du passé ». Pour prendre plus de recul, si on connaissait l’état initial de l’univers et les lois de la nature régissant son fonctionnement, on serait en capacité de déterminer à l’avance tous les évènements futurs, et notamment tous les comportements humains.

Les décisions humaines seraient alors comme décidées à l’avance, de telle sorte que le libre-arbitre tel que présenté précédemment devient totalement illusoire. Spinoza résume très bien cette idée dans la citation suivante (Ethique, 1677) :

« Telle est cette liberté humaine qui consiste en cela seul que les hommes sont conscients de leurs désirs mais inconscients des causes qui les déterminent ».

Résumé du problème et objections courantes

Il semble alors y avoir une incompatibilité entre déterminisme et libre-arbitre. « L’argument de la conséquence » de Van Inwagen (An Essay on Free Will, 1983) est particulièrement utile pour clarifier cet incompatibilisme. Il correspond au raisonnement suivant :

1. Personne n’a de pouvoir sur les faits du passé et les lois de la nature.
2. Les événements du passé et les lois de la nature engendrent tous les événements du futur (c’est-à-dire que le déterminisme est vrai).
3. Par conséquent, personne n’a de pouvoir sur les actes du futur.

Pour répondre à cet argument, vous pourriez être tenté de formuler deux objections :

Objection 1 : « Oui mais on ne peut pas tout déterminer à l’avance, par exemple quand je lance une pièce de monnaie elle tombe au hasard sur pile ou sur face. De même, le comportement humain est tellement complexe et imprévisible qu’il peut être considéré comme aléatoire. Donc je ne vois pas en quoi je ne suis pas libre. »

C’est un point extrêmement important à considérer : il ne faut surtout pas confondre « déterminisme » et « déterminabilité ».

Reprenons l’exemple de la pièce de monnaie : certes en pratique on manque d’informations pour déterminer avec certitude de quel côté elle va tomber. On dit donc qu’il y a 1 chance sur 2 pour qu’elle tombe sur pile ou sur face : le résultat final n’est pas connu à l’avance. Néanmoins, cet hasard apparent ne résulte que de notre ignorance quant à la position et vitesse initiale de la pièce : si on connaissait ces informations, les lois de la mécanique de Newton nous permettraient de calculer sa trajectoire et prédire à l’avance sur quelle face elle va tomber.

Le résultat final est donc bien déterminé, au sens « métaphysique » : il y a une seule possibilité réelle dans la nature, même si pour nous il y a plusieurs possibilités « épistémiques » reflétant seulement notre incertitude et manque d’informations sur l’état du monde à un instant donné. Le fait que le comportement humain soit très complexe et difficile à prédire montre seulement une indéterminabilité causée par notre ignorance sur le fonctionnement du cerveau et les lois de la nature. Cela ne signifie pas qu’en dernière instance, les décisions humaines ne sont pas déterminées : comme tous les autres corps matériels, l’homme est soumis à des lois physiques sur lesquelles il ne peut pas agir.

Objection 2 : « Certes pour ta réponse à la première objection mais on sait bien que le déterminisme est faux à cause de la mécanique quantique où l’indéterminisme est fondamental : les probabilités y sont intrinsèques et ne sont pas la résultante de notre ignorance. »

C’est une objection très courante mais qui n’est en fait pas pertinente :

– Je ne vais pas rentrer dans les détails ici, mais il y a de nombreuses interprétations de la mécanique quantique totalement déterministes, principalement l’interprétation d’Everett et la mécanique bohmienne. Il est totalement faux de dire que la mécanique quantique a réfuté le déterminisme.

– Même si on supposait que le déterminisme était faux, qu’il y avait un hasard fondamental dans l’univers avec des lois probabilistes, cela ferait tout sauf sauver le libre-arbitre ! En effet, si nos décisions étaient déterminées par le hasard, on n’aurait par définition aucun contrôle sur elles, ce qui serait évidemment fatal pour notre liberté. Au final, cette idée d’un indéterminisme fondamental ne fait que créer des problèmes supplémentaires pour le libre-arbitre.

Conclusion

Et voilà, ce sera tout pour ce billet de blog ! La conclusion (provisoire) est la suivante : le déterminisme semble être incompatible avec le libre-arbitre, car celui-ci ne consiste qu’en un pouvoir surnaturel que l’homme ne saurait avoir, étant soumis aux même lois physiques déterministes que le reste de la nature.


La prochaine fois, on va s’intéresser d’un peu plus près au statut des lois des la nature et voir qu’en fait, le problème est plus complexe qu’il en a l’air ! On va également constater qu’il est possible de redéfinir le libre-arbitre pour échapper aux griffes du déterminisme. 🙂

PS : Un petit défi : quel est le nom de ce magnifique sommet ? 🙂

Sources principales :

– Stanford Encyclopedia of Philosophy : Compatibilism
– Monsieur Phi (Best Youtube Channel Ever) : La liberté est-elle un super-pouvoir ?
– Tim Crane & Katalin Farkas (2004) : Metaphysics: A Guide and Anthology 

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