Réalisme scientifique et empirisme constructif (2/2)

Bienvenue dans ce deuxième billet de blog ! On va continuer notre petite plongée dans les méandres de l’empirisme constructif.

La dernière fois, on a vu en quoi le problème de « la sous-détermination des théories par l’expérience » semblait aller en faveur de l’empirisme constructif. On va maintenant voir une autre critique de Van Fraassen à l’égard d’un argument central pour le réalisme scientifique.

Critique de l’argument « absence de miracle »

L’argument le plus important et connu en faveur du réalisme scientifique est le « No-Miracle Argument » (« absence de miracle ») d’Hilary Putnam, présenté dans son livre Mathematics, Matter and Method  (1979). Selon lui, le réalisme scientifique « est l’unique philosophie qui ne fait pas du succès de la science un miracle ». Le succès de la science concerne en particulier la capacité de certaines théories à prédire l’existence de phénomènes nouveaux. 

Par exemple, la relativité générale d’Einstein a permis de prédire en 1916 l’existence des ondes gravitationnelles, mais faute de moyens technologiques, celles-ci n’ont pu être observées qu’en 2016, soit 100 ans plus tard ! 

Comment alors expliquer cet incroyable succès prédictif de la relativité générale ? Selon Putnam, la meilleure explication est que ce que dit la relativité générale à propos de la gravitation « a à voir » avec ce qui se passe dans la réalité : elle est donc approximativement vraie. Si la relativité générale était complètement fausse, à côté de la plaque par rapport à ce qui se passe en vrai, il deviendrait complètement « miraculeux » qu’elle puisse être en capacité de prédire à l’avance l’existence des ondes gravitationnelles. Le réalisme scientifique serait donc la seule explication rationnelle à l’incroyable succès prédictif des sciences.

Van Fraassen s’attaque à cet argument de deux manières : 

  • D’abord, il soutient que l’on a pas besoin de recourir au réalisme pour expliquer le succès des sciences. Pour cela, il fait un parallèle entre la sélection naturelle en biologie et la sélection des théories.

Quand on parle de la théorie de l’évolution, il est classique de préciser que ce ne sont pas les individus qui s’adaptent eux-mêmes à leur environnement : c’est plutôt l’environnement qui exerce une pression de sélection sur les individus. Dans un environnement donné, les individus présentant des traits phénotypiques avantageux auront tendance à mieux survivre et à se reproduire ; ces caractères vont avoir tendance à se répandre dans la population. Il n’est donc pas étonnant que les individus d’une population soient adaptés à leur environnement : ceux présentant des caractères désavantageux ont disparu !

Par analogie, quand on sélectionne des théories au cours de l’histoire des sciences, un grand nombre sont envisagées mais on choisit celles qui sont compatibles avec les données empiriques. Il n’est donc pas surprenant que les théories qui ont « survécu » à cette sélection aient du succès ! Il n’y a donc aucune raison de faire appel au réalisme pour expliquer le succès des sciences.

  • Ensuite, comme on l’a vu dans le dernier billet de blog, les réalistes font appel à une « inférence à la meilleure explication » pour justifier leur croyance en l’existence d’entités inobservables comme les électrons ou les protons. Mais l’argument de Putnam dit précisément que le réalisme scientifique est la meilleure explication au succès des sciences. En d’autres termes, Putnam utilise l’inférence à la meilleure explication pour justifier le réalisme scientifique, qui requiert lui-même l’inférence à la meilleure explication ! L’argument est donc circulaire et semble inapproprié pour pouvoir soutenir le réalisme.

La conclusion globale qu’en tire Van Fraassen est finalement:

  • le réalisme scientifique est beaucoup trop ambitieux quant à la prétention de la science à la connaissance et se heurte à tout un tas de problèmes.
  • l’empirisme constructif est plus prudent, clair et pragmatique : le but de la science est seulement de développer des théories qui sont empiriquement adéquates, qui décrivent correctement ce qui est observable.

L’empirisme constructif est-il vraiment satisfaisant ?

Bon, c’est bien beau toute cette présentation formelle de l’empirisme constructif, mais il est maintenant temps de donner un peu mon avis sur tout cela ! Pour être très clair et concis : je ne trouve pas cette théorie DU TOUT satisfaisante.

Déjà, les critiques contre l’argument de Putnam ne sont pas convaincantes : 

  • Certes l’argument utilise de manière circulaire l’inférence à la meilleure explication. Mais d’un autre côté, les deux autres grands modes de raisonnement que sont la déduction et l’induction ne peuvent pas non plus être justifiés par des arguments non-circulaires. Cela ne semble pas trop déraisonnable d’utiliser des types de raisonnement de manière circulaire ; ceux-ci constituent une base indispensable pour toutes nos réflexions.
  • L’analogie entre sélection naturelle et sélection des théories n’est pas du tout pertinente. Celle-ci permet de comprendre pourquoi il n’est pas surprenant que l’on soit en possession de théories qui ont du succès, étant donné la manière dont on les choisit au cours de l’histoire. Les réalistes sont totalement d’accord avec cela, ce n’était pas la question qui était posée ! La question est plutôt de savoir pourquoi certaines théories ont un succès prédictif et pas les autres : qu’est-ce qui est à l’origine de la capacité d’une théorie en particulier, comme par exemple la relativité générale, à pouvoir prédire des phénomènes nouveaux ?

Pour prendre une autre analogie plus sportive : il n’est pas étonnant que les finalistes de Roland-Garros soient des bons joueurs de tennis, étant donné la manière dont ils ont été sélectionnés au cours du tournoi. Mais reste la question de savoir pourquoi ce sont ces joueurs qui se sont qualifiés et pas les autres. Pour cela, on fait appel aux caractéristiques spécifiques des joueurs : par exemple, le lift de Nadal, la défense de Ferrer, ou encore le revers à une main de Wawrinka.

De même, il faut expliquer quelles caractéristiques ont permis à la relativité générale de prédire l’existence des ondes gravitationnelles 100 ans avant leur observation. C’est comme déterminer les gènes responsables d’un phénotype avantageux dans un environnement donné. En clair, Van Fraassen positionne son explication au niveau phénotypique, mais cela est totalement hors-sujet car les réalistes demandent une explication génotypique ! 

Une explication raisonnable semble bien être celle du réalisme scientifique : nos meilleures théories scientifiques sont approximativement vraies, ce qui leur permet de faire des prédictions incroyablement précises, y compris concernant des phénomènes pas encore observés.

Un autre problème de taille

Au delà de la faiblesse des critiques contre l’argument de l’absence de miracle, l’empirisme constructif rencontre une autre difficulté majeure.

Pour rappel, Van Fraassen établit une frontière épistémologique entre le domaine de l’observable et de l’inobservable : accepter une théorie revient juste à croire ce qu’elle dit sur ce qui est observable. L’empirisme constructif postule alors une équivalence entre « adéquation empirique » et « vérité sur le monde observable ». Mais il est complètement possible qu’une théorie concernant le monde observable soit fausse mais compatible avec toutes les observations ! Par exemple, il est extrêmement probable qu’il existe une réalité extérieure à nous, mais on ne peut pas complètement écarter la possibilité que l’on soit dans un rêve et que tout cela ne soit qu’une illusion. Les organes sensoriels des êtres humains ne sont pas immunisés face à l’erreur ; nous sommes des « instruments de mesure » comme les autres et rien ne nous permet d’affirmer que l’on perçoit forcément la réalité telle qu’elle est vraiment. Donc si on veut croire aux aspects observables d’une théorie, il ne suffit pas qu’elle soit compatible avec l’expérience, il faut également faire appel à une inférence à la meilleure explication, ce que Van Fraassen refuse de faire !

On voit clairement ici l’incohérence de l’empirisme constructif : il semble arbitraire de penser que l’on doive utiliser l’inférence à la meilleure à l’explication seulement pour le domaine de l’inobservable et pas aussi pour celui de l’observable. Rien ne nous permet de justifier qu’on ait un accès privilégié et certain à la réalité par le biais de nos observations. De même que nos sens appréhendent le monde observable, de nombreux instruments de mesure que l’on utilise en science sondent l’inobservable. L’empirisme constructif est plus modeste que le réalisme scientifique, mais la frontière épistémologique tracée entre l’observable et l’inobservable apparaît comme complètement arbitraire et donc non-pertinente.

Bien que paraissant satisfaisante à première vue, cette théorie semble finalement très difficile à défendre, tant par son incohérence que par le manque d’arguments convaincants contre le réalisme scientifique.

Voilà, ce sera tout pour l’empirisme constructif, j’espère que cela vous a plu ! La prochaine fois, je parlerai probablement du statut des lois de la nature, et du lien avec le fameux problème entre le déterminisme et la liberté !

15 réflexions au sujet de « Réalisme scientifique et empirisme constructif (2/2) »

  1. Bonjour, sur le sujet, cet article récent qui défend la critique de l’inference à la meilleure explication de van Fraassen pourrait vous intéresser https://www.academia.edu/16680234/A_Defence_of_van_Fraassens_Critique_of_Abductive_Inference_Reply_to_Psillos?email_work_card=thumbnail

    Sinon j’avoue ne jamais avoir été convaincu par cette histoire d’explication genotypique versus phenotypique (proposée par Ladyman et Ross il me semble ?). Une explication phénotypique de pourquoi la mécanique quantique rend compte avec succès des phénomènes observés est simplement une explication de ces phénomènes observés eux-mêmes, et la meilleure explication, pour le réaliste, est simplement la mécanique quantique elle même (dire « la mécanique quantique est vraie » comme explication à son succès ou énoncer la théorie revient au même, tout comme dire « il est vrai que la neige est blanche » ou « la neige est blanche » revient au même). L’anti-réaliste répond : c’est seulement une explication possible, il existe d’autres explications et nous ne savons pas laquelle est la bonne : c’est sa réponse « phénotypique ». Si le réaliste veut justifier que son explication est la bonne, il doit faire appel à un méta-argument : la meilleure explication au succès des sciences *en général* est que l’inférence à la meilleure explication est un mode de raisonnement valide, qui permet de sélectionner des théories vraies. Mais avec ce « en général », et ce « sélectionner », on voit bien que l’on n’a plus du tout affaire à une explication phénotypique, mais à une explication génotypique. Le succès de nos inferences joue exactement le rôle que joue la compétition des théories chez van Fraassen. Donc critiquer l’argument de van Fraassen sur cette base n’est pas acceptable : réalisme comme anti-réalisme traitent des niveaux phénotypiques et génotypiques, et l’argument du miracle se base sur une explication tout aussi génotypique que celle de van Fraassen.

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    • Bonjour, merci beaucoup pour votre commentaire ! Je vais lire avec attention l’article que vous m’avez mis en lien.

      Concernant l’explication génotypique versus phénotypique, mes sources principales sont « Understanding Philosophy of Science » (2001) de Ladyman et « How science tracks truth » (1999) de Psillos.
      Si on définit comme « succès phénotypique » la capacité pour une théorie à faire des prédictions observables extrêmement précises (en particulier pour des phénomènes pas encore observés), et « succès génotypique » la capacité à décrire à peu près correctement les mécanismes sous-jacents/inobservables, j’avoue ne pas bien comprendre en quoi Van Fraassen propose une explication du succès des sciences au niveau génotypique. Il se limite justement aux aspects observables (phénotypiques) des théories en refusant de se prononcer sur les aspects inobservables (génotypiques). Avec son parallèle sur la sélection naturelle, j’ai l’impression que Van Fraassen dit juste « Il y a des théories meilleures que d’autres sur le plan phénotypique/des observations, et on sélectionne les meilleures », ce qui ne donne aucune explication de pourquoi ce sont ces théories qui ont un « bon » phénotype et pas les autres.
      Les réalistes demandent justement une *explication* pour le « succès phénotypique » d’une théorie en particulier, et l’explication proposée est précisément le « succès génotypique », à savoir que la théorie décrit au moins à peu près correctement les aspects inobservables. Et en faisant ce raisonnement pour toutes les théories qui ont un « succès phénotypique », on en vient à pouvoir justifier le succès des sciences en général.

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      • Au temps pour moi… Vous pouvez inverser « génotypique » et « phénotypique » dans tout mon commentaire. Mon point est que l’argument du miracle est basé sur une explication tout autant phénotypique que l’argument de van Fraassen, et sur le plan génotypique, la position anti-réaliste est précisément qu’on ne possède pas forcément la bonne explication. Le lui reprocher est une pétition de principe.

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        • Ah je comprends mieux l’argument dans ce cas. J’ai quand même toujours du mal à comprendre en quoi dire  » sur le plan génotypique, la position anti-réaliste est précisément qu’on ne possède pas forcément la bonne explication » nous offre une explication génotypique au *succès* phénotypique d’une théorie. Cela dit juste que l’on peut avoir plusieurs théories concurrentes qui peuvent être empiriquement équivalentes pour un certain domaine de phénomènes, mais cela ne nous apprend rien sur pourquoi ces théories ont ce succès prédictif ; c’est précisément la question à laquelle le réaliste veut répondre.
          Par exemple, si on restreint la relativité générale d’Einstein à des vitesses et des champs gravitationnels faibles (un certain « domaine » de phénomènes), elle est empiriquement équivalente à la mécanique de Newton. Dans ce cadre, le réaliste peut très bien chercher les points communs entre les deux théories dans leur description de la gravitation (mécanisme sous-jacent) pour pouvoir expliquer pourquoi elles font toutes les deux des prédictions correctes. Et ce qu’on trouve, c’est qu’il y a une certaine « structure » qui a été conservée, dans le sens où la loi de la gravitation de Newton est une approximation de celle d’Einstein. Le réalisme structural ontologique me semble donc plutôt approprié !

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          • En effet l’empiriste constructif ne fournit pas d’explication « génotypique » au succès de telle ou telle théorie (ou seulement: « la théorie fonctionne parce qu’une théorie qui lui est empiriquement équivalente est vrai »). Il est précisément sceptique sur notre capacité à connaître ces explications.

            Mais qui a dit qu’une explication était requise?
            En quoi serait-il miraculeux pour une théorie quelconque de rendre compte des phénomènes physiques? Il n’y a rien de « miraculeux » à ce que les phénomènes se comportent comme le dit la physique quantique plutôt qu’autrement, c’est un simple constat!

            Ce qui semble miraculeux n’est pas que la mécanique quantique fonctionne en soi, c’est que nous *possédons* cette théorie, que nous soyons parvenu à la développer dans un cadre et qu’elle ait pu ensuite être étendue avec succès dans de nouveaux contextes. C’est ca qui demande une explication.

            Mais l’explication requise n’a alors plus rien de génotypique: ce qu’il faut expliquer, c’est le succès extraordinaire de nos méthodes pour sélectionner les hypothèses et théories qui seront couronnées de succès. Van Fraassen fournit une explication évolutionniste. L’argument du miracle en est une autre. Le fait que le réalisme soit capable de fournir une explication génotypique « en plus » pour chaque théorie particulière n’est en rien un avantage pour cette position : c’est simplement la définition du réalisme que de croire en de telles explications.

            J’espère que c’est plus clair ainsi (en fait c’est un argument que j’ai développé dans ma thèse ;-))

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  2. (Je reposte ma réponse ici, la lecture est plus lisible car le cadre est plus large 🙂 )

    Merci beaucoup pour la clarification ! J’avoue ne pas vraiment être convaincu par ces arguments. Par exemple vous dîtes :
    « Mais qui a dit qu’une explication était requise?
    En quoi serait-il miraculeux pour une théorie quelconque de rendre compte des phénomènes physiques? Il n’y a rien de « miraculeux » à ce que les phénomènes se comportent comme le dit la physique quantique plutôt qu’autrement, c’est un simple constat! »
    Pour moi, la position réaliste n’est pas de dire « il serait miraculeux pour une théorie quelconque de rendre compte des phénomènes physiques » mais plutôt « il serait miraculeux pour une théorie quelconque de rendre compte des phénomènes physiques **observables en se trompant complètement sur les mécanismes sous-jacents inobservables**. C’est pour cela que quand vous dîtes plus bas « Le fait que le réalisme soit capable de fournir une explication génotypique « en plus » pour chaque théorie particulière n’est en rien un avantage pour cette position », je trouve au contraire qu’il s’agit d’un énorme avantage !
    En clair, je trouve que la limite épistémologique tracée entre observable et inobservable n’est pas appropriée : quand on regarde les théories physiques qui se succèdent, il n’y a pas que le « contenu empirique » qui est conservé, mais également une certaine structure sous-jacente décrite par les lois de la nature. D’ailleurs, il me semble même que Van Fraassen admet que le réalisme n’est pas irrationnel et que c’est une position tout à fait défendable.

    Ensuite, vous dîtes : « Ce qui semble miraculeux n’est pas que la mécanique quantique fonctionne en soi, c’est que nous *possédons* cette théorie, que nous soyons parvenu à la développer dans un cadre et qu’elle ait pu ensuite être étendue avec succès dans de nouveaux contextes. C’est ca qui demande une explication. »
    J’ai l’impression que vous dîtes « il est miraculeux que l’homme puisse comprendre le monde qui l’entoure ». Il me semble que la biologie/la théorie de l’évolution/les neurosciences permettent d’approcher ces questions de comment fonctionne le sytème cognitif humain et de comment il est capable d’interagir avec son environnement. L’homme est capable de développer des théories sur le fonctionnement du monde qui l’entoure, et étant donné qu’on sélectionne les théories empiriquement adéquates, il n’est pas étonnant que l’on soit *en possession* de théories avec un « succès phénotypique » ; je ne vois rien de spécialement miraculeux là-dedans.

    En tout cas je suis honoré de pouvoir parler à quelqu’un qui a fait une thèse sur ce sujet ! Si ce n’est pas trop indiscret, avez-vous réussi à trouver un poste académique fixe ? J’ai l’impression que les places de chercheur en philo des sciences sont très rares…

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  3. Vous dites (i) qu’il serait extraordinaire qu’une théorie rende compte des phénomènes observables en se trompant sur les mécanismes inobservables et (ii) qu’il n’est pas extraordinaire que nous possédions des théories empiriquement adéquates. Il me semble que (i) est invalidé par la sous-détermination par l’expérience : il existe toujours plusieurs explications possibles aux phénomènes et la plupart sont fausses. En général les scientifiques utilisent des critères comme la simplicité pour sélectionner la bonne explication. Il font une *inférence à la meilleure explication*. C’est justement la validité de cette inférence qui est en jeu, et que l’argument du miracle essaie de justifier par son succès empirique. C’est ce que j’essayais d’exprimer dans le second paragraphe. Psillos parle à ce sujet de « méta-abduction ». C’est pourquoi les réalistes mettent souvent en avant les nouvelles prédictions inattendues, et non seulement le fait de rendre compte de phénomènes connus : cela montre le succès des inferences scientifiques, de notre capacité à trouver les « bonnes » théories. Ce qui rejoint votre point (ii) la demande d’explication ne porte pas seulement sur l’adéquation empirique mais sur les capacités d’extension à de nouveaux phénomènes de nos théories. Mais dans tous les cas l’explication requise me semble être phénotypique car elle porte sur le succès de nos méthodes de sélection.

    Pour illustrer, imaginez qu’un joueur de tennis sorte de nulle-part et gagne facilement un tournoi. Ça semble miraculeux. Si pour expliquer ce phénomène je vous décris en détail la physiologie de ce joueur, j’imagine que vous serez insatisfait : vous ne doutez pas que c’est sa physiologie qui l’a fait gagner, ce que vous voulez savoir, c’est comment un joueur capable de gagner le tournoi est arrivé là.

    Je suis actuellement en post-doc. On peut discuter sur Twitter si vous le souhaitez (@q_ruy)

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  4. Quand je disais  » il serait miraculeux pour une théorie quelconque de rendre compte des phénomènes physiques **observables en se trompant complètement sur les mécanismes sous-jacents inobservables** « , je n’ai pas voulu me répéter mais je parlais en particulier des prédictions inattendues. Je crois me souvenir que dans « Understanding Philosophy of Science », Ladyman argumente contre la sous-détermination de la même manière que Laudan, résumée dans ce passage de l’encyclopédie de Stanford :

    « Laudan and Leplin also suggest, however, that even if the universal existence of empirical equivalents were conceded, this would do much less to establish the significance of underdetermination than its champions have supposed, because “theories with exactly the same empirical consequences may admit of differing degrees of evidential support” (1991, 465). A theory may be better supported than an empirical equivalent, for instance, because the former but not the latter is derivable from a more general theory whose consequences include a third, well supported, hypothesis. More generally, the belief-worthiness of an hypothesis depends crucially on how it is connected or related to other things we believe and the evidential support we have for those other beliefs. »
    En résumé, comme le dit Ladyman : « Empirical equivalence does not imply evidential equivalence ».

    Sinon, concernant votre illustration, j’ai l’impression que vous prenez le problème à l’envers ! Ma version serait plutôt :
    « Imaginez qu’un joueur de tennis sorte de nulle-part et gagne facilement un tournoi. Ça semble miraculeux. Si pour expliquer ce phénomène je vous décris en détail les méthodes de sélection du tournoi, j’imagine que vous serez insatisfait : vous ne doutez pas qu’il a gagné tous ses matchs et que les méthodes de sélection sont claires, ce que vous voulez savoir, c’est quelles caractéristiques physiologiques spéciales lui ont permis de gagner. » Cette illustration me semble bien plus fidèle de la démarche scientifique. Les méthodes de sélection sont claires : on choisit les théories empiriquement adéquates, en particulier capable de prédire de nouveaux phénomènes, bref celles qui ont le meilleur « evidential support ». Ensuite, il y a tout un tas de concurrents, et on sélectionne ceux qui « ont gagné la course ». Il n’est donc pas étonnant que les méthodes de sélection aient du succès. Par contre, savoir quelles caractéristiques spéciales ont fait que ce sont ces joueurs qui ont gagné et pas les autres, c’est cela qui demande une explication !

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    • Ce sont des points pertinents. Si l’on rejette la sous-détermination en effet il n’y a plus vraiment de problème pour le réalisme (si les données empiriques supportent mieux une hypothèse en particulier alors oui il est rationnel de la croire vraie). Même pas besoin d’argument du miracle dans ce cadre ! Seulement l’histoire des sciences montre que c’est plus compliqué. Il y a toujours des explications alternatives qu’on n’avait pas envisagé.

      Le fait que ce soient les prédictions inattendues qui doivent être expliquées montre selon moi qu’on a besoin d’une explication phénotypique. Inattendu=relativement au contexte dans lequel la théorie a été initialement développée. Ce ne sont pas les phénomènes eux-mêmes qui sont surprenant mais avant tout le fait qu’une théorie sélectionnée dans un cadre s’applique avec succès à un nouveau cadre.

      Pour l’illustration, ce qui est surprenant n’est donc pas qu’un joueur gagne le tournoi mais qu’il semble venir de nulle-part, et si vous me dites qu’il a un cerveau câblé exactement comme un joueur professionnel ayant subi un entraînement intensif, ça ne fait pour moi qu’épaissir le mystère : comment a-t-il acquis un tel cablage ?

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      • Je me demande si vous ne confondez pas le « context of discovery » et le « context of justification » ? (https://plato.stanford.edu/entries/scientific-discovery/#DisBetConDisConJus)
        Quand vous posez la question : « comment a-t-il acquis un tel câblage ? », cela concerne selon moi le « context of discovery », la manière dont on réussit à formuler des théories sur le monde qui nous entoure. Cela renvoie plus à de l’histoire des sciences voire à de la biologie/neuroscience comme je le disais précédemment. Mais ce qui nous intéresse en philosophie des sciences il me semble, c’est le « context of justification » : une fois que les théories ont été formulées, est-il rationnel de croire en ce qu’elles disent ? Que nous apprennent-elles sur le monde ?
        Pour toute cette démarche de justification, j’ai envie de dire « peu importe comment le joueur a acquis ce câblage, ce qui est important c’est de savoir pourquoi c’est ce câblage, et pas un autre, qui a permis au joueur de gagner ! ».

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        • Je fais surtout référence à la manière dont Psillos (qui est réaliste) conçoit l’argument du miracle : comme une meta-abduction, c’est à dire une justification de l’abduction (=inférence à la meilleure explication) par l’abduction. C’est bien la validité des inférences en général qu’il convient de justifier, la capacité de la méthode scientifique à atteindre le vrai. C’est là dessus que porte vraiment le débat épistémique sur le réalisme d’après moi. Et c’est un problème de justification, pas de découverte (la découverte serait la manière dont les gens sont naturellement amenés à jouer au tennis, la justification la manière dont on les sélectionne). Les réalistes ont tendance à ranger l’abduction dans les principes de justification, alors que les empiriste y voient au mieux un principe de découverte (étant plus fidèle à la manière dont le terme été introduit par Peirce).

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          • Vous soulevez un point très intéressant. J’avoue avoir des connaissances assez limitées sur l’inférence à la meilleure explication, il faut que je fasse plus de recherches. Intuitivement, je penche toujours plus du côté du réalisme structural qui me semble vraiment saisir ce qui est conservé entre les théories successives. Merci pour la discussion en tout cas, cela m’a donné envie d’approfondir mes connaissances sur ce sujet !

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  5. Je serais ravi de pouvoir discuter avec vous sur Twitter ! Mon compte est @SciencePeak. Je ne suis pas vraiment un habitué de Twitter, en tout cas je n’ai pas réussi à vous envoyer de message privé (il y a écrit « il n’est pas possible d’envoyer des messages à @q_ruy »).

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