Déterminisme, lois de la nature et libre-arbitre (2/2)

C’est parti pour la suite sur le libre-arbitre et le déterminisme ! On a vu la dernière fois que l’argument de la conséquence de Van Inwagen semblait très convaincant pour montrer une incompatibilité entre libre-arbitre et déterminisme. Eh bien en fait le problème est plus complexe qu’il en a l’air initialement !

Petite introduction

La stratégie classique pour le compatibilisme est de redéfinir le libre-arbitre de telle manière à « échapper aux griffes » du déterminisme. Cette approche me paraît souvent critiquée (voir par exemple deux posts de chaînes Youtube scientifiques sympas : Science Etonnante et Homo Fabulus) car il est considéré que cela ne revient qu’à contourner le problème, en utilisant une définition qui nous arrange mais qui ne correspond pas au sens commun.

Une réponse possible à cet argument est que ce que l’on appelle « sens commun » ou « vision intuitive » n’est pas forcément ce que l‘on croit : la philosophie expérimentale tend en effet à montrer que notre vision intuitive de la responsabilité (intimement liée à celle de liberté) est complètement compatible avec le déterminisme. Pour plus d’explications très intéressantes sur ce point, vous pouvez notamment visionner ce passage d’une vidéo de Monsieur Phi (une interview de Florian Cova, professeur en philosophie à l’Université de Genève).

Aussi intéressant soit-il, je vais laisser ce débat sémantique de côté pour m’attarder sur un point qui est beaucoup moins connu : cela concerne le statut des lois de la nature et de la causalité.

Mon argumentation est en grande partie tirée du dernier livre de Michaël Esfeld « Sciences et liberté », je vous incite à le lire si vous voulez approfondir le sujet, c’est passionnant ! Cet article de l’encyclopédie de Stanford détaille également les différentes approches contemporaines se focalisant sur le statut des lois de la nature.

Rappelons d’abord l’argument de Van Inwagen pour l’incompatibilisme :

1. Personne n’a de pouvoir sur les faits du passé et les lois de la nature.
2. Les événements du passé et les lois de la nature engendrent tous les événements du futur (c’est-à-dire que le déterminisme est vrai).
3. Par conséquent, personne n’a de pouvoir sur les actes du futur.

La stratégie globale de ce billet de blog va être d’abord de clarifier les notions de déterminisme et de lois de la nature. Le but est de montrer que la conclusion de l’argument de Van Inwagen n’est vraie que si l’on adopte une position particulière dans le débat sur la nature des lois. Ce sont des discussions assez techniques et qui couvrent de larges domaines de la philosophie des sciences, alors je vais faire de mon mieux pour être clair et concis. Allez c’est parti !

Comment fonctionne le déterminisme en sciences ?

Prenons le cas d’une expérience basique : je lâche une bille du haut d’un immeuble. Comment calcule t’on le temps qu’elle met pour atteindre le sol ? Plusieurs outils sont requis :

– les lois physiques : la seconde loi de Newton (pour le rapport entre les forces appliquées sur la bille et son accélération) et la loi universelle de la gravitation (pour connaître l’expression de la force de gravitation à la surface de la Terre)
– les conditions initiales : la hauteur et la vitesse de la bille au moment du lancer ; et les valeurs des paramètres qui apparaissent dans les lois, comme la masse de la bille ou la constante universelle de gravitation.

Avec toutes ces informations, on peut calculer la trajectoire de la bille et le temps qu’elle met pour toucher le sol. Le déterminisme en sciences consiste donc à dire : « les conditions initiales sur les différents paramètres et les lois de la nature engendrent les évènements du futur. » Si on compare avec le point 2) de l’argument de Van Inwagen, on s’aperçoit que « les événements du passé » a été remplacé par « les conditions initiales sur les différents paramètres ». On peut penser que c’est équivalent, et en fait… pas forcément !

Pourquoi donc ? Eh bien, on va voir qu’il est possible de penser que les valeurs initiales de certains paramètres dépendent du mouvement futur dans l’univers.

Plus précisément, pour faire l’équivalence entre « les événements du passé » et « les conditions initiales sur les différents paramètres », il faut supposer que ces paramètres sont des propriétés intrinsèques aux objets, de telle sorte que ces propriétés soient des caractéristiques réelles du monde à un instant donné. Dans cette vision, les valeurs initiales des paramètres caractérisent bien les événements passés.

Cela peut paraître tout à fait naturel de considérer que des paramètres comme la masse ou la charge d’une particule soient des propriétés intrinsèques à celle-ci. Néanmoins, il existe des arguments remettant en cause cette vision des choses, et c’est bien là tout le coeur du débat.

Quels arguments ?


Reprenons l’exemple de la loi de la gravitation. Celle-ci permet de résumer de manière simple et informative une régularité stable dans l’univers : celle de l’attraction entre les corps ayant une masse. Mais quel statut précis donner à cette loi ? S’agit-il :

a) d’une simple description d’une régularité stable (l’attraction des corps) ?
b) de la découverte d’une propriété intrinsèque aux objets (la masse) qui cause le fait que les corps s’attirent, qui impose ces mouvements ?

On retrouve ici les deux variantes classiques en philosophie des sciences concernant le statut des lois : d’un côté l’ « Humeanism » (a) et de l’autre l’ « Anti-Humeanism » (b). 

  • L’ « Humeanism » est appelé ainsi car il s’inspire de la position du philosophe David Hume (1711-1776) pour lequel les relations de causalité n’existent pas : elles découlent seulement de notre habitude psychologique à observer des régularités dans la nature. Elles sont pour ainsi dire « dans notre tête ». Pour Hume, il est correct de dire « jusqu’à présent, la pluie a été précédée par des nuages », mais pas « les nuages causent la pluie. ». Tout ce qu’il y a dans le monde est un enchaînement de phénomènes avec certaines régularités ; il n’y a pas de connexions nécessaires dans la nature car celles-ci reflètent juste la psychologie des êtres humains qui aiment bien penser en ces termes. 
    Un petit détail : dans la suite je vais plutôt parler du « Super-Humeanism » (développé récemment par Esfeld et Duckert) au lieu de l’Humeanism. Je vais laisser de côté les différences entre les deux, ce n’est pas d’une grande importance.

  • De l’autre côté, l’« Anti-Humeanism » insiste sur le fait que les lois de la nature ne sont pas de simples descriptions de régularités observées : elles sont également des explications. Les lois mettent en évidence des nécessités réelles qui nous indiquent ce qu’on peut ou ne peut pas faire. Une position courante est alors de situer ces nécessités dans les paramètres des lois physiques comme la masse : celle-ci est une propriété intrinsèque aux objets qui impose les mouvements d’attraction observés. L’existence de cette propriété permet ainsi de fournir une explication aux mouvements, en allant plus loin que la simple description.

    Si cette version de l’Anti-Humeanism est acceptée, il y a bien une équivalence entre « les événements du passé » et « les conditions initiales sur les différents paramètres » comme mentionné plus haut, car ces paramètres caractérisent le monde à un instant donné. Dans ce cas, l’argument de Van Inwagen est tout à fait pertinent et montre bien l’incompatibilité entre déterminisme et libre-arbitre.

Mais on n’est pas forcé d’accepter l’Anti-Humeanism. Quid du Super-Humeanism ? (à ne pas confondre avec Super-Human 😉 )
Apporte t’il vraiment moins d’explications que l’Anti-Humeanism ?
La réponse est en fait… pas forcément.

Pourquoi ? Tout simplement parce que les paramètres comme la masse ou la charge sont précisément définis à partir de régularités de mouvements : ils sont introduits dans les lois physiques pour leur fonction dans l’évolution de la configuration de la matière. Ces paramètres sont d’ailleurs appelés « paramètres dynamiques ». La masse est donc caractérisée par sa fonction pour le mouvement de la matière, à savoir le fait que les objets s’attirent. Comme le dit le physicien Ernst Mach (1818-1916) à propos de la mécanique classique de Newton :

« La véritable définition de la masse ne peut être déduite que des relations dynamiques des corps. »

Ainsi, quand on dit « la masse est la cause du mouvement attractif des corps », on explique le mouvement par une propriété elle-même définie en fonction de ce mouvement ! Autrement dit, le raisonnement est circulaire. Conférer le statut de propriété intrinsèque à la masse n’ajoute rien à l’explication : il suffit de dire que c’est un paramètre mathématique qui permet de représenter de manière optimale le mouvement attractif des objets. Il n’est pas nécessaire d’attribuer une forme d’existence « primitive » aux paramètres dynamiques : ce qui existe est de la matière en mouvement, et le reste (la masse, la charge, le spin…) entre dans les lois seulement en terme de rôle fonctionnel pour l’évolution de la configuration de la matière.

Petit résumé

Bon, ça peut paraître technique et rébarbatif comme discussion mais au final le résumé est assez simple :

1) Si on considère les paramètres dynamiques comme des propriétés intrinsèques ayant une existence propre, le libre-arbitre semble bien incompatible avec le déterminisme.
2) Cette vision des choses pose des problèmes : on suppose l’existence de propriétés supplémentaires qui caractérisent la matière en mouvement, mais cela n’apporte rien en termes d’explications puisque ces propriétés sont précisément définies en fonction de leur rôle pour ce mouvement.

Il peut alors être intéressant de s’intéresser de plus près au Super-Humeanism et au statut qu’il donne aux paramètres dynamiques (masse, charge, spin…). En fait, si cette théorie est vraie, alors l’argument de Van Inwagen ne tient pas et il n’y a pas d’incompatibilité entre déterminisme et libre-arbitre. En effet d’après le Super-Humeanism, si on considère l’état initial de l’univers en entier, les valeurs initiales des paramètres dynamiques dépendent du mouvement futur de la matière. Ces valeurs sont en faites fixées, pour ainsi dire, « à la fin de l’univers ». 

Pour clarifier un peu, l’idée générale du (Super)-Humeanism est très bien résumée dans cette citation d’un article de Michaël Esfeld (page 9, traduction à partir de l’anglais) :

« Pour le (Super)-Humeanism, vient d’abord le mouvement des particules, qui présente un certain nombre de patterns ou de régularités, puis viennent les lois, y compris la géométrie. Par conséquent, les lois, les paramètres qui y figurent et la géométrie ne sont pas une sorte d’agent qui forcent les particules à se déplacer d’une certaine manière. Les lois ne contraignent pas le mouvement des particules. C’est le mouvement des particules qui fixe les lois. Par conséquent, si l’on demande pourquoi il y a des régularités dans le mouvement des particules, le (Super-)Huméanism ne peut pas répondre à cette question. L’affirmation du (Super-)Humeanism est qu’il n’y a pas de réponse scientifique à cette question. Notre compréhension scientifique du monde prend fin lorsque les régularités saillantes dans le mouvement de la matière sont atteintes, comme, par exemple, le mouvement attractif des particules. »

Pour avoir une loi et des conditions initiales qui décrivent parfaitement les régularités saillantes de la nature, il faut donc attendre « la fin de l’univers » car c’est précisément le mouvement des corps qui fixe les bonnes lois et valeurs initiales des paramètres.

On arrive donc au moment tant attendu où l’argument de Van Inwagen pour l’incompatibilisme est remis en question ! On peut formuler l’objection ainsi :

–> Le Super-Humeanism est d’accord sur le fait que personne n’a de pouvoir sur les faits du passé. Mais le déterminisme en sciences se base sur des lois, et ces lois font intervenir des paramètres dont les valeurs initiales ne sont pas intrinsèques à ce moment initial : elles dépendent du mouvement futur dans l’univers, et donc notamment des comportements humains. Le point 2) de l’argument de Van Inwagen est donc incorrect, ce qui rend invalide le raisonnement. En théorie, il n’y a rien qui rende incompatible le déterminisme avec le libre-arbitre : si les humains décident d’agir autrement, cela modifierait légèrement les valeurs initiales des paramètres dynamiques entrant dans les lois.

Pour résumer, bien que les lois fixent un cadre général sur ce qu’on peut ou ne peut pas faire (régularités stables dans la nature), dans des cas concrets rien ne prédétermine nos actions car il faut avoir recours à des paramètres dynamiques dont les valeurs initiales dépendent du mouvement global et futur de la matière dans l’univers

Objection possible et conclusion

Et voilà donc pourquoi le débat était plus complexe qu’il en avait l’air ! C’est je trouve une approche assez originale du compatibilisme. Néanmoins, j’imagine que vous n’êtes pas forcément convaincus. Votre discours ressemblerait peut-être à celui-ci :

 « Même si les valeurs initiales des paramètres dynamiques dépendent du mouvement futur de la matière dans l’univers, jusqu’à présent tout se passe comme si ce n’était pas le cas et que ces paramètres étaient des propriétés intrinsèques aux objets. Pour rendre compte du succès des prédictions en sciences, il faut considérer les régularités du mouvement comme fixes dans le temps. Tout se passe donc comme si l’attraction des particules résultaient de la manifestation d’une propriété intrinsèque, à savoir la masse, et donc tout se passe comme si la masse ne dépendait pas des mouvements futurs dans l’univers. En bref, il est difficile de concevoir que des paramètres qu’on utilise avec succès pour faire des prédictions sur le comportement futur des objets puissent eux-mêmes dépendre du mouvement futur dans l’univers. Tout se passe comme si « on avait pas besoin d’attendre la fin de l’univers pour avoir des valeurs qui nous permettent de faire des prédictions correctes. » »

C’est précisément la question que j’ai posée à Michaël Esfeld, qui m’a indiqué :

« Ma réponse est qu’il faut faire une distinction entre deux choses: (a) l’univers en entier et (b) des situations précises pour lesquelles nous faisons des prédictions. Votre argument vaut pour (b), et la raison pour le succès est que nous préparons et isolons les systèmes sur lesquels nous faisons des prédictions. Pour (a), on ne connaît simplement pas les valeurs initiales, et de toute façon, l’influence des actions humaines est marginale à cette échelle.
Pour l’instant, ma position est purement théorique. Mais en principe, il devrait être possible de construire des expériences qui la mettent à l’épreuve. »

En d’autres termes, les deux théories « le libre-arbitre existe » et « le libre-arbitre n’existe pas » ne sont pas distinguables empiriquement pour l’instant. Cela reste une question ouverte qui pourrait éventuellement être tranchée par de futures expériences.

Voilà vous avez maintenant toutes les informations pour pouvoir vous faire un avis sur ce débat hautement complexe, j’espère que ça vous a plu ! Bien sûr, je n’ai pas couvert tous les aspects de la question : comment définir le libre-arbitre si on accepte le Super-Humeanism, ou encore quelles sont les relations précises entre physique fondamentale, biologie et sciences cognitives.


Mais si on suppose globalement une certaine unité entre les différentes sciences, alors on peut dire que la physique fondamentale n’impose pas forcément un incompatibilisme entre libre-arbitre et déterminisme. Cela dépend du statut que l’on donne aux lois de la nature et à la causalité.

PS : Si ce débat vous intéresse je vous incite à lire le livre de Michaël Esfeld, le sujet est beaucoup plus approfondi et une définition du libre-arbitre y est proposée. Il y a également une longue bibliographie pour poursuivre avec d’autres lectures !

Une autre source très utile pour la philosophie des sciences et notamment les questions autour des lois de la nature :
J. A. Cover, Martin Curd, Christopher Pincock (2012) : Philosophy of Science: The Central Issues, Second International Student Edition

2 réflexions au sujet de « Déterminisme, lois de la nature et libre-arbitre (2/2) »

  1. Je ne connaissais pas cette approche, c’est intéressant. Cependant je me demande si le débat sur le libre arbitre n’est pas mieux posé en distinguant clairement le niveau causal et le niveau nomologique ? Même si ce qui vaut pour masse ou pour charge est défini en termes holistiques, le rapport de causalité est bien directionnel. Ce n’est pas parce qu’il y a dépendance vis à vis du futur que cette dépendance peut être comprise en termes causaux. Or j’aurais tendance à penser que le débat sur le libre arbitre concerne d’abord les rapports causaux, et non ce qui détermine la nature des propriétés du monde.

    J'aime

  2. Bonjour, merci pour le commentaire !
    Je pense qu’il est difficile de distinguer clairement le niveau causal (« métaphysique ») du niveau nomologique puisque pour les « Anti-Humean », les lois scientifiques permettent précisément la découverte des relations de causalité/nécessité. Et la plupart d’entre eux situent ces relations de nécessité dans les paramètres des lois ; ces paramètres sont des propriétés/dispositions/ »pouvoirs » (power necessity) qui imposent les mouvements des objets. Il y a un épisode du Mindscape Podcast avec Ned Hall (https://www.youtube.com/watch?v=VryPxPKfZpQ) qui aborde notamment ce sujet, c’est très sympa 🙂

    « Même si ce qui vaut pour masse ou pour charge est défini en termes holistiques, le rapport de causalité est bien directionnel »
    Qu’entendez-vous exactement par « rapport de causalité » ? Pour le (Super)-Humeanism il n’y a pas de nécessités dans la nature, juste des régularités de mouvement. Si on définit les paramètres dynamiques en termes holistiques on remet justement en question la compréhension des paramètres dynamiques en termes causaux. C’est cela qui permet de soutenir que le déterminisme n’est pas forcément incompatible avec le libre-arbitre.

    Pour résumer, il me semble que la position que l’on choisit à propos de la métaphysique de la causalité dépend clairement du statut qu’on donne aux lois de la nature. Le niveau nomologique me paraît plutôt pertinent pour discuter du déterminisme et de sa compatibilité avec le libre-arbitre ; certaines approches (comme le Super-Humeanism) s’en servent pour remettre en cause l’argument de la conséquence qui est central pour l’incompatibilisme.
    Voilà je ne sais pas si ça répond à votre question 🙂

    J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s